Logistique et commerce
Le marché du transport logistique tiers au Moyen-Orient atteindra 173,3 milliards de dollars d'ici 2035 : la course aux hubs logistiques dans le cadre de la transformation économique.
Analyse approfondie de la manière dont le marché de la logistique tierce partie au Moyen-Orient devient un microcosme de la transition économique des États du Golfe et de la nouvelle concurrence en matière d'infrastructures, sur la base des prévisions de marché les plus récentes et de la dynamique des projets régionaux.
La logistique comme stratégie nationale : la logique profonde du marché de la 3PL au Moyen-Orient
Le marché de la logistique tierce partie (3PL) au Moyen-Orient réécrit le récit économique régional avec une courbe de croissance à forte pente. Selon le dernier rapport publié par Global Market Insights, ce marché devrait passer de 86,7 milliards USD en 2026 à 173,3 milliards USD en 2035, soit un taux de croissance annuel composé de 8 %. Derrière ces chiffres ne se dessine plus seulement une simple expansion de l’entreposage et du fret, mais une transformation systémique dans laquelle les pays du Golfe, à l’ère de l’« après-pétrole », considèrent les infrastructures de la chaîne d’approvisionnement comme un actif national central.
Pour les observateurs, l’essor du secteur logistique est précisément le reflet le plus net de la transformation économique du Moyen-Orient. Lorsque les gouvernements font passer la diversification économique du slogan à la répartition réelle des budgets nationaux, la logistique, grâce à son effet de levier reliant des secteurs aussi divers que la fabrication, le commerce, le tourisme et la technologie, devient rapidement une priorité d’investissement.
Des corridors pétroliers aux hubs commerciaux : la réorientation des investissements d’infrastructure
Au cours de la dernière décennie, les pays du Golfe ont concentré l’essentiel de leurs efforts sur l’attraction des flux mondiaux de marchandises via les ports, les aéroports et les zones franches, afin de s’affranchir de leur dépendance aux exportations d’hydrocarbures. Aujourd’hui, ces efforts commencent à porter leurs fruits. Le rapport indique clairement que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite sont les deux principaux centres logistiques de la région, et que leur trait commun est de remodeler la connectivité géographique par le biais de mégaprojets pilotés par l’État.
La stratégie des Émirats arabes unis est particulièrement claire : faire de leur territoire une plateforme de transit entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. En janvier 2026, la division cargo d’Emirates a annoncé sa « stratégie logistique 2026 », qui prévoit l’ajout de jusqu’à dix Boeing 777F au cours de l’année, afin d’améliorer directement la capacité régionale de traitement du fret aérien. Il ne s’agit pas d’une expansion aérienne isolée, mais d’une initiative coordonnée avec les infrastructures terrestres : l’autoroute Al Mafraq-Al Ghuwaifat, d’un coût de 3,5 milliards USD, relie directement plusieurs zones industrielles au port de Jebel Ali et à la frontière saoudienne, réduisant considérablement les délais de transport transfrontaliers. Ces projets renforcent l’attractivité de Dubaï et d’Abou Dabi en tant que nœuds logistiques mondiaux, attirant des prestataires de services 3PL internationaux et régionaux à y établir leurs bases.
L’Arabie saoudite n’est pas en reste. Bien qu’elle ne soit pas classée parmi les marchés dominants dans l’échantillon du rapport, son rôle de moteur de croissance devient de plus en plus net. Avec la progression des mégaprojets le long de la mer Rouge, l’Arabie saoudite attire, grâce à ses zones franches et à son écosystème douanier numérique, les fabricants et les détaillants vers les centres de distribution régionaux, devenant ainsi un nouveau pôle de croissance pour l’externalisation de la logistique 3PL.
Le jeu stratégique sur les canaux : la dynamique des « mégaprojets » de ports et de corridors
Il est à noter que la croissance du marché de la 3PL est étroitement liée aux grands projets macro-géoéconomiques de la région. En janvier 2026, le Koweït a signé avec la Chine un accord de 4,1 milliards USD pour le développement du port de Mubarak Al-Kabeer, piloté par China Communications Construction Company. Ce port renforcera non seulement la position du Koweït dans le commerce maritime, mais il est également perçu comme un maillon clé dans la connexion de l’initiative « la Ceinture et la Route ». Ce type de mégaprojets portuaires créera de nouveaux corridors de fret et élargira les opportunités à fort volume pour les services de 3PL.Entre-temps, Bahreïn s’engage dans la concurrence avec un positionnement unique axé sur « l’efficacité ». Son hub rapide de « transport combiné air-mer », construit grâce à un investissement de 32 milliards de dollars, se targue d’être 50 % plus rapide et 40 % moins cher que les solutions maritimes ou aériennes traditionnelles, tout en offrant aux entreprises utilisatrices un avantage de coût de 69 %. Cela montre que les petits États du Golfe évitent de rivaliser avec les grands ports sur l’échelle, préférant bâtir une compétitivité de niche grâce à l’innovation des processus et à l’intégration numérique. Additionnés, ces projets sont en train de transformer la structure logistique traditionnellement dépendante d’un seul port en un réseau régional multi-nœuds et multimodal.
La double manœuvre du capital et des géants : une métaphore d’investissement dans un marché encore peu concentré
Bien qu’Agility Logistics mène avec plus de 5 % de parts de marché, les cinq premiers acteurs (Agility, DHL, CEVA Logistics, Kuehne+Nagel, DB Schenker) ne représentent ensemble que 13 % en 2025. Cette donnée révèle que le marché du 3PL au Moyen-Orient reste très fragmenté, ce qui implique une marge considérable pour les fusions-acquisitions et l’émergence d’opérateurs spécialisés locaux.
Les entreprises de tête verrouillent leurs barrières concurrentielles grâce à des installations à très grande échelle. Kuehne+Nagel et Expeditors International ont tous deux promis de construire des installations logistiques de 23 000 mètres carrés à Dubaï South, signe que l’ampleur physique et l’emplacement stratégique sont devenus le seuil de base pour conquérir les grands clients internationaux. De nouvelles forces locales affluent également. En novembre 2025, AKI Contract Logistics, nouvellement créée par AKI Logistics, a mis en place aux Émirats arabes unis un département 3PL spécialisé dans la logistique contractuelle, l’entreposage et la livraison du dernier kilomètre, afin de répondre aux besoins personnalisés des clients locaux et internationaux.
Plus notable encore est l’entrée des fonds souverains. En décembre 2024, Mubadala Investment Company a acquis 80 % des parts de Global Medical Supply Chain et d’Al Ittihad Drug Store, s’implantant directement dans la chaîne d’approvisionnement médicale et la distribution pharmaceutique. Cette action reflète non seulement la tendance des capitaux aboudabiens à se tourner vers des segments logistiques à forte valeur ajoutée, mais révèle aussi une tendance plus large : à l’ère post-pandémique, la logistique médicale, qui exige des qualifications spéciales et des capacités de chaîne du froid, devient l’un des actifs les plus stratégiques.
Changements structurels : domination du fret aérien, dynamisme du e-commerce et essor du rail
Du point de vue des modes de transport, le fret aérien domine le marché du 3PL au Moyen-Orient en 2025 avec environ 44 % des parts, et devrait maintenir un taux de croissance supérieur à 7,1 % entre 2026 et 2035. Les marchandises de grande valeur et sensibles au facteur temps (comme les colis du e-commerce, les produits pharmaceutiques et l’électronique) sont les principaux moteurs de cette structure.Du côté des applications, le segment du commerce électronique et de la logistique occupe la première place avec une part de 24,2 %, et sa croissance devrait dépasser 10 % au cours de la prochaine décennie. L'urbanisation rapide de la région, la forte pénétration d'Internet et l'essor du commerce transfrontalier incitent les opérateurs logistiques à accroître leurs investissements dans l'automatisation des entrepôts, la livraison du dernier kilomètre et les technologies de visibilité en temps réel. Parallèlement, la logistique pharmaceutique s'impose comme le segment connaissant la croissance la plus rapide : portée par la demande en chaîne du froid, les capacités de manutention spécialisées et les exigences de conformité, elle attire d'importants capitaux, notamment ceux de Mubadala, et favorise la consolidation du secteur.
Le transport ferroviaire et routier se démarque, quant à lui, grâce à la rentabilité du transport de marchandises en vrac sur de longues distances et aux objectifs de durabilité. En février 2026, Etihad Rail a lancé une campagne nationale de sensibilisation encourageant les prestataires logistiques, les fabricants et les entreprises des industries lourdes à délaisser le transport routier traditionnel au profit du transport combiné par rail. Avec l'amélioration du réseau autoroutier régional et l'optimisation des correspondances intermodales rail-route, le transport terrestre devrait gagner des parts de marché dans les prochaines années. Par ailleurs, la numérisation redessine les capacités de service. En février 2026, Etihad Airways a réorganisé son activité de fret en introduisant un système numérique de suivi des marchandises, ce qui a amélioré la transparence opérationnelle et la réactivité client.
Conclusion : le marché de la logistique, « baromètre » de la transformation économique
La trajectoire du marché de la logistique tierce partie au Moyen-Orient, qui doit passer de 81,3 milliards de dollars (2025) à 173,3 milliards de dollars (2035), ne relève en aucun cas de la seule dynamique du secteur logistique. Elle est à la fois le processus par lequel les pays du Golfe réorientent leur richesse nationale, du pétrole souterrain vers les réseaux logistiques de surface, le produit de l'évolution coordonnée de systèmes multiples — zones franches, ports, aéroports et chemins de fer — et l'aboutissement inévitable de la réévaluation, par les géants mondiaux de la logistique et les fonds souverains, de la valeur stratégique de la région.
La fragmentation du marché, les goulots d'étranglement en matière d'infrastructures et l'intensification de la concurrence régionale demeurent néanmoins des défis incontournables. Tout en continuant d'injecter des capitaux massifs dans les mégaprojets, les gouvernements doivent aussi réduire les coûts de cette fragmentation par la coordination des politiques, l'harmonisation des normes techniques et la facilitation réglementaire. Pour les investisseurs et les entreprises internationaux, la véritable valeur du marché logistique du Moyen-Orient ne consiste pas à suivre l'avancement de projets pris individuellement, mais à comprendre cette reconfiguration des réseaux logistiques provoquée par la transformation économique — une reconfiguration qui imprime une dynamique durable à la montée en gamme industrielle de toute la région et à la restructuration des chaînes d'approvisionnement mondiales.
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